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Edito du n° 255 (05-2006)

L'équilibre de la terreur

Certes, nous vivons dans une société violente. La lucarne sur le monde qui s'éclaire le jour tombant dans chaque foyer - quand le poste ne reste pas allumé dès le matin - nous renvoie les images les plus effrayantes d'un univers en colère.
Lorsque s'y ajoutent nombre de frustrations accumulées, dont la privation des objets qui marquent la reconnaissance sociale, on comprendra que le mode d'appropriation devient délinquant dès lors que la force de travail se vend de moins en moins bien.
 

 Par Jean-Luc Rongé 


Quand tout se conjugue, origine sociale, ethnique, domicile, situation familiale, échec, etc..., l'amalgame est vite fait entre indiscipline, incivilité, délinquance et violence... et le discours passe de la «tolérance zéro» à l'intolérance tout court.

On associe systématiquement délinquance et violence. L'Éducation nationale classe dans la même rubrique les violences «physiques» et «verbales», et pourtant, si l'on en restait qu'à l'échange du verbe, on pourrait croire que le duel se civilise et laisse moins de contusions... sans résoudre pour autant les frustrations. On peut résolument se poser la question : est-il judicieux de sanctionner lourdement un gamin de m... qui se défoule sur son blog en proférant des insultes contre ses profs et ses condisciples ?

Avec bonheur le tribunal administratif a considéré que la sanction était disproportionnée. Le garçon avait la chance d'être classé parmi les «bons éléments».

Quand tout se conjugue, origine sociale, ethnique, domicile, situation familiale, échec, etc..., l'amalgame est vite fait entre indiscipline, incivilité, délinquance et violence... et le discours passe de la «tolérance zéro» à l'intolérance tout court.

L'approche devient différente lorsque la violence émane, non des individus-citoyens, mais des institutions sensées réguler la vie en société : administrations, école, services sociaux, police. Il est rare qu'on y distingue un phénomène déviant, une dégradation du rapport avec l'usager, une discrimination autant ethnique que sociale. Au mieux, on évoque le dysfonctionnement, une anomalie de l'«Institution» organiquement vertueuse.

La peur-panique qu'une mauvaise bavure entache sa course à la magistrature suprême incite le ministre de l'intérieur à recommander aux forces de l'ordre de ne pas avoir la main trop lourde. On lui saura gré que la chasse à l'homme au terme des manifestations contre le CPE n'ait pas (trop) engendré de violences disproportionnées. Et pourtant, nombre d'interpellés ont été conduits devant les tribunaux sur base de simples témoignages de policiers reposant sur des éléments fort minces, dans le genre «c'était bien ce jeune homme... je l'ai reconnu par le blouson bleu»

Faire courir le risque de plusieurs mois de prison sur base d'une mémoire toute relative, on peut appeler cela de la violence institutionnelle... tout autant que la disproportion des moyens pour arrêter des jeunes auteurs de contraventions de quatrième classe. De la même manière, l'organisation d'une discipline à armes inégales, doublée d'une incapacité viscérale à gérer les conflits peut être vue sous l'angle d'une violence, faite d'humiliation et d'absence de dialogue. Sans devoir passer par la «baffothérapie», qui demeure hélas d'actualité, l'école est en soi porteuse de la violence dont elle se prétend la première victime.

Le rapport de la Commission nationale de déontologie de la sécurité dont nous publions des extraits est éclairant. Les injures proférées, les coups assénés, les négligences volontaires ne sont-ils pas le signe d'un recrutement des mêmes voyous que ceux dont on dénonce les comportements au fil des rapports sur la délinquance ? Tout autant que les enseignants, moins bien formés à la gestion des conflits qu'une hôtesse de l'air, les policiers souffriraient d'une carence d'encadrement et de formation aux droits des citoyens. Et les instructions ministérielles s'expriment toujours avec la plus grande prudence, comme s'il ne fallait pas exciter la susceptibilité du corps d'État qui exerce le monopole de la force.

Le recours à la violence illégitime ou disproportionnée ne se justifie pas, d'où qu'elle vienne, de qui elle émane. La violence comporte en soi la dialectique de l'escalade de la terreur propre à la guerre. Si l'on tend au désarmement, chacun doit baisser la garde et le dialogue doit s'établir entre toutes les parties.