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Edito du n° 259 (11-2006)

Délinquance et déliquescence

«Tu t'laisses aller !» (1)

Ce refrain d'Aznavour adressé à une femme vieillissante pourrait s'adapter à la France d'avant la campagne électorale qui s'annonce. Malgré les avertissements, les chaudes nuits de l'automne 2005, la flambée des prix des logements, l'étalage des discriminations, les réactions de la vieille dame vacillent entre la lassitude et la détermination feinte d'une amante tyrannique.

 Par Jean-Luc Rongé 


Au moment où le pouvoir reproche à la presse sa trop grande attention à l'anniversaire du feu des banlieue, le ministère de la peur la convoque à des descentes dans les quartiers à l'heure du laitier.

On ne compte plus les annonces ou les roulements de mécanique, égrenés de mois en mois, transformées en projets de loi, dont l'inefficacité le dispute à la méchanceté.

Qu'il s'agisse de la caporalisation de l'enseignement, avec des circulaires comme celle relative à l'art d'apprendre la lecture, des «fatwas» lancées contre les juges – bien vite adoucies par la confiance renouvelée à l'autorité judiciaire – ou de l'annonce généreuse en matière de logement, jusqu'à l'idée de créer un droit opposable de disposer d'un toit, alors que la brique ne suit pas… le sentiment qui se dégage va du haussement d'épaules aux yeux levés au ciel.

La réaction des rejetons les plus agités est finalement d'une sagesse étonnante. Trente ans plus tôt, la rue se serait embrasée pour plus longtemps encore. La délinquance médiatisée, quand elle s'exprime, se limite à quelques territoires cadenassés et se dirige sur des exécutoires peu convaincants : les biens des pauvres, les véhicules qui les transportent, les pompiers éteignant les flammes, la police sensée protéger le peuple.

Si on connaît la cause profonde des débordements, on en perçoit difficilement la cause immédiate – sinon quand un jeune se fait allumer ou qu'une intervention policière trop musclée dégénère en émeute. Au moment où le pouvoir reproche à la presse sa trop grande attention à l'anniversaire du feu des banlieue, le ministère de la peur la convoque à des descentes dans les quartiers à l'heure du laitier.

Qui joue avec le feu ? Il s'allume au nom d'une rage folle et l'on ne peut prévoir ni où, ni quand la mèche sera enflammée. L'incendie volontaire commis en bande est un crime, il n'est pas nécessaire de modifier le code pénal pour le sanctionner. L'humiliation d'un contrôle d'identité ou d'un refus d'embauche ne sont pas des causes d'excuse.

L'incitation, mue par la volonté politique qui agite les propos provocateurs et stigmatisants n'est pas punie par la loi.
La délinquance des jeunes s'est-elle aggravée ? Elle a certes modifié ses manifestations, selon les époques, selon les misères dont elle tire ses origines. L'enfance délinquante est-elle tellement différente de celle de 1945 ? À cette époque, le garde des Sceaux, P.-H. Teitgen, écrivait :« La France n'est pas assez riche d'enfants pour qu'elle ait le droit de négliger tout ce qui peut faire des êtres sains. […] La guerre et les bouleversements qu'elle a provoqués ont accru dans des proportions inquiétantes la délinquance juvénile. […] La République Française entend protéger efficacement les mineurs et plus particulièrement les mineurs délinquants».

Aux moyens humains et financiers à l'action sociale et éducative dans les zones déshéritées, à la pacification, à la prévention, on a préféré les solutions les plus violentes et les plus coûteuses. On y ajoute un brin «d'humanité» en prévoyant la présence «d'éducateurs» aux côtés des jeunes enfermés. Chacun en a pour la monnaie de sa pièce, en commençant par les petits, puisque désormais, les «primo-délinquants» de 13 ans pourront profiter des centres fermés… quand la vieille dame se fait mauvaise mère.


(1)«J'en ai assez faut bien qu'j'te l'dise
Tu m'exaspère, tu m'tyrannises
Je subis ton sal'caractèr'
Sans oser dir' que t'exagère
Oui t'exagère, tu l'sais maint'nant
Parfois je voudrais t'étrangler
Dieu que t'as changé en cinq ans
Tu l'laisses aller, Tu l'laisses aller»