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Edito du n° 261 (01-2007)

Comme une miette de gâteau

Le dernier rapport du Conseil supérieur du travail social auquel j'ai contribué avait pour titre «L'usager au centre du travail social». Au fur et à mesure que nous avancions dans l'analyse des pratiques que ce titre devait suggérer, nous sommes entrés dans une dynamique où nous avons constaté que l'énoncé des droits ne suffisait pas à composer les comportements, à modifier des manières de faire et de gérer. Et nous avons ajouté en sous-titre «De l'énoncé des droits de la personne à l'exercice de la citoyenneté».

C'est qu'en effet nous n'avons pas voulu continuer à faire comme si… Le début de ce siècle est plein de belles et bonnes paroles où l'existence de chartes, de références, de déclarations communes semblent avoir réglé les relations d'égalité entre les hommes, alors que les personnes en difficulté ont de plus en plus de difficultés à se faire reconnaître comme acteurs à part entière de leur propre vie. À l'âge qui est le mien, on ne peut éviter de faire des comparaisons.

 Par Jacques Ladsous * 


Derrière les déclarations ronflantes de nos droits, se cache, de manière insidieuse, la description normative de ce que les «puissants» attendent de leurs «successeurs».

J'ai vécu mon adolescence sous le régime de l'État français. Nous, les jeunes, étions encensés, à condition d'être des inconditionnels du régime, de nous montrer «sages», «sains», «porteurs des valeurs ancestrales», ayant une haute conscience d'obéissance à nos chefs et de la pratique d'une morale «officielle» dont nous étions les porteurs et les zélateurs. Et pendant ce temps-là, des jeunes Juifs étaient stigmatisés par l'étoile jaune, arrêtés, déportés. Et pendant ce temps-là, des jeunes résistants étaient interpellés, torturés, fusillés; des jeunes homosexuels étaient supprimés. Le «Bien» érigé en système reléguait tous les «fauteurs» (de troubles ou d'idées subversives) dans le royaume du «Mal» où l'on pouvait exterminer sans problème.

À la Libération, ce fut une toute autre attitude. Le pays avait été mis sous le boisseau et dans ce pays, tous les habitants avaient été souvent marqués par une souffrance, une disparition, une condamnation au silence ou à la résignation, à moins d'entrer à nos risques et périls dans la résistance. On avait besoin de tous. Il n'y avait pas d'être humain dont on ne doive rechercher, derrière les apparences, le potentiel utilisable et sur lequel on pouvait bâtir sa participation à ce qui avait besoin d'être reconstruit. Et pourtant, tous les comportements n'étaient pas roses.

En faisant revivre dans leur dernière création les «blousons noirs», mes amis du théâtre du Fil (1) proposent des retours en arrière qui pourraient être utiles pour le présent.

Car, j'ai parfois aujourd'hui l'impression de revivre les sombres années de mon adolescence.
Derrière les déclarations ronflantes de nos droits, se cache, de manière insidieuse, la description normative de ce que les «puissants» attendent de leurs «successeurs». Si 1968 a pu apparaître aux yeux de certains comme une folie sans lendemain, nos années 2000 sont des années où l'ordre est considéré comme nécessaire, où la distinction entre les «bons» (à exalter) et les «mauvais» (à écarter, à punir, à enfermer) ne fait pas de doute pour un grand nombre de nos concitoyens. Mon ami, Jean Cournut (2) n'est plus là , malheureusement, pour dénoncer le racisme anti-jeunes, fait de suspicion et de peur, orchestré par des dirigeants qui ne savent plus faire les efforts que demande l'insertion dans la compréhension des turbulences adolescentes.

Pour que les «bons» puissent vivre et être «performants», il faut écarter tous ces «mauvais» qui nous pourrissent, ces étrangers qui viennent manger notre pain et n'ont même pas la reconnaissance du ventre, ces jeunes qui ne foutent rien, qui n'ont pas de travail parce qu'ils n'aiment pas travailler, ces «étrangers» dont on dit qu'ils souffrent, mais font surtout souffrir les autres.

Loin du regard positif posé sur chacun, c'est le regard discriminatoire qui trie, sélectionne les bons et les mauvais. Alors, d'un côté, les droits sont proclamés, de l'autre, ils sont bafoués. Car il ne faut pas confondre… les biens de la terre ne sont pas faits pour les chiens.

J'exagère, sans doute, mais croyez-vous qu'un ministre de l'intérieur aurait osé proposer une loi comme celle qui vient d'être discutée sur la prévention de la délinquance s'il n'y avait derrière un silence habité par de nombreux médias, un énorme consensus du peuple reniant ses enfants, ses espoirs, son passé proche, comme une miette de gâteau ?


* ancien vice-président, membre du bureau du Conseil supérieur de travail social
(1) Théâtre du Fil, Ferme de Champagne, BP 40, 91602 Savigny-sur-Orge, http://perso.orange.fr/theatre-du-fil/index.htm.
(2) Psychanalyste (1929-2003).