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Edito du n° 262 (02-2007)

N'importe quoi !

Ceux qui, tels Bernard-Henri Levy (1) , affirment que la campagne électorale a atteint un degré de médiocrité inégalé ont peut-être la mémoire défaillante, mais il faut bien convenir que – de coup tordu en «une» de Paris-Match digne de la Roumanie de Ceaucescu – elle ne vole pas bien haut.

Les deux principaux candidats – ceux auxquels, fidèles à leurs manies, les média dominants tentent de circonscrire le débat et le choix des citoyens – s'attachent jour après jour à illustrer la formule attribuée à Benjamin Disraéli pour qui «il y a trois sortes de mensonge : les mensonges, les fieffés mensonges et les statistiques» (2).

 Par Luc Delval 


Ségolène Royal s'inscrit dans même la lignée que Nicolas Sarkozy. Celle des législateurs stakhanovistes et irréfléchis, à la fois otages et complices de leurs spin doctors.

À ce jeu, Nicolas Sarkozy est à l'évidence le plus aguerri. Car comment ne pas admirer la maestria avec laquelle il a organisé un système de vases communicants entre d'une part les statistiques de la délinquance et de la criminalité – à la baisse, forcément à la baisse (3) ! – et le nombre de participants à son sacre à la Porte de Versailles, qui connut à mesure que se succédaient les dithyrambes des courtisans une folle inflation, passant en quelques heures de 30 000 à 110 000 (4) ?

Échapperons-nous pour autant à l'exploitation frénétique par les grands média du thème de l'insécurité à laquelle on assista il y a cinq ans ? Certaines mauvaises langues affirment qu'on ne perd rien pour attendre.Avec cette baisse prétendue de la délinquance, on se demande pourquoi le candidat-ministre tient tant à régler leur compte aux juges «laxistes».

Lorsque c'est Ségolène Royal qui les met au service de son discours, les chiffres ne sont pas plus proches de la vérité. Mais on le doit moins à son habileté qu'à ses approximations. Non pas qu'elle ait, comme un de ses devanciers, commis l'imprudence de partir en campagne en ignorant le prix de la baguette ou du ticket de métro. Celle qui invite les Français à lui confier les clés de la force de dissuasion, a manifesté son ignorance du nombre de sous-marins nucléaires lance-engins (SNLE) dont dispose la France, affirmant d'abord qu'il n'en existe qu'un, puis reprenant sottement à son compte le chiffre de sept, cité par un journaliste aussi ignorant qu'elle, puisqu'il y en a quatre.

La journaliste qui recevait la candidate socialiste dans l'émission télévisée Dimanche+ n'a en revanche pas sursauté lorsque Mme Royal affirma péremptoirement que «dans un pays comme la France, il y a ce chiffre épouvantable : une femme sur trois aujourd'hui est assassinée sous les coups de son conjoint, là, dans la France dans laquelle nous vivons ! Et ce chiffre-là, et ces crimes-là ne sont même pas évoqués dans les médias, tellement ça fait partie de la quotidienneté»(5). Une femme sur trois ! Nos lectrices ont-elles assez conscience d'être des rescapées ?
L'ironie n'est pas de mise face à ce problème grave. C'est bien pourquoi la candidate ne devrait l'évoquer qu'avec un peu de sérieux.

Lorsqu'elle affirme et répète que «la première loi [qu'elle] fera adopter» visera à permette aux femmes victimes de violences familiales de rester au domicile conjugal, Ségolène Royal s'inscrit dans même la lignée que Nicolas Sarkozy. Celle des législateurs stakhanovistes et irréfléchis, à la fois otages et complices de leurs spin doctors (en français dircom).

De même que le ministre de l'intérieur a attaché son nom à une série de textes hâtifs et redondants , se succédant avant même que les précédents soient traduits dans la quotidienneté (comme dirait Ségolène), la candidate socialiste donne la priorité absolue à l'adoption d'une législation qui existe déjà.

La loi du 12 décembre 2005 a en effet instauré la possibilité d'éloigner le conjoint ou le concubin violent du domicile. Texte trop hâtivement ficelé, au point que le législateur a cru indispensable d'y revenir en avril 2006 (6) pour ajouter les pacsés et préciser que la disposition s'applique aussi aux «ex-» (7). À quoi pourra donc ressembler cette «réforme en profondeur» que nous annonce Mme Royal ? Va-t-elle en élargir le champ d'application en y incluant le bris de vaisselle et la soupe à la grimace ?

Prise, là encore, en flagrant délire, elle objecte que cette loi n'est pas appliquée. Si son projet consiste à substituer une «réforme en profondeur» à tous les textes qui ne reçoivent pas une concrétisation satisfaisante un an après avoir été votés, les praticiens du droit n'ont pas fini de rire… et nous non plus !


(1) Interview au Parisien – Aujourd'hui en France du dimanche 28 janvier 2007
(2) À propos du rapport entre statistiques et mensonges, sur le site de l'Observateur OCDE : Mensonges_et_statistiques : donner du sens aux chiffres et aussi cet intéressant exercice pratique : http://paigrain.debatpublic.net/?p=74.
(3) Voy. Le Canard enchaîné, 17/01/07, p. 4.
(4) Selon Alain Juppé, fraîchement rallié à la cause de Nicolas Sarkozy. On frémit à l'idée qu'un homme qui manie les chiffres avec tant de désinvolture puisse rêver de redevenir ministre du budget…
(5) Canal+ le 21 janvier 2007. Pour les incrédules :
voir les images sur Dailymotion
(6) bien en avril, et non en juillet comme imprimé par erreur dans la version $quot;papier" du JDJ
(7) Loi 2006-399 du 4 avril 2006 renforçant la prévention et la répression des violences au sein du couple ou commises contre les mineurs.