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Edito du n° 299 (11-2010)

Attention, les filles deviennent hyper violentes ! (et autres fantasmes récurrents)

L'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP) et son président Alain Bauer sont des grands communicants. Une étude mise en ligne ce mardi 5 octobre(1) le montrerait : la délinquance des filles exploserait. «Exploser», c’était le verbe fétiche de la campagne présidentielle 2001-2002 et son thème obsédant de «l’insécurité». Il revient donc. Ce 4 octobre 2010, le site Internet du Monde en faisait carrément son titre en cinq mots : «la délinquance des filles explose»(2). Vraiment ?

 Par Laurent Mucchielli* 


(...) si l’on s’en tient au comptage des PV de police et de gendarmerie, en ignorant tous les éléments d’analyse et d’interprétation que nous venons de résumer, on se condamne à ne faire que colporter les préjugés et les peurs ordinaires, et à offrir aux médias les joies de revenir arroser presque chaque année ce qu’on appelle un marronnier
Le comptage des PV n’est pas un recensement de la réalité

Une fois de plus (jusqu’à quand faudra t-il le faire ?), il faut rappeler que l’intégralité des chiffres qui sont ainsi jetés en pâture aux médias et à l’opinion publique sont issus de la statistique de police, et que cette statistique de police n’est pas un sondage permanent sur l’état réel de la délinquance en France mais un enregistrement des procès-verbaux dressés par les fonctionnaires.

Autrement dit, ces chiffres traduisent la toute petite partie de la réalité qui est dénoncée et «procéduralisée» en quelque sorte. En France comme dans les autres pays, toutes les enquêtes en population générale (enquêtes anonymes réalisées sur des échantillons représentatifs de la population) le prouvent : la plupart des infractions ne sont pas dénoncées à la police et à la gendarmerie.

Mieux, ces enquêtes réalisées sur la population ne corroborent pas la prétendue «explosion». D’une part les enquêtes de victimation signalent un niveau de violences échangées parfaitement stable sur les dix dernières années(3). D’autre part, les enquêtes interrogeant les jeunes à la fois sur leurs éventuelles victimations et sur leurs éventuels agissements délinquants donnent le même résultat : une stabilité globale.

C’est ce que montre par exemple le graphique ci-dessous, que nous avons extrait de notre livre sur «La violence des jeunes en question»(4). On voit que seule la courbe des «filles victimes de vols» indique une légère augmentation sur douze ans. D’autres travaux existent, dont nous faisons la synthèse dans ce livre. Retenons ici que le résultat global est clair : il existe bien entendu des différences selon les types d’infractions et selon les contextes locaux et les territoires concernés, (plus de problèmes dans les ZUS ?), mais au final l’idée que la délinquance des filles «exploserait» est une idée fausse.

Graphique : évolution de la victimation chez les adolescents garçons et filles de 1992 è 2006 dans l’enquête HBSC (en %)



Source : F. Navarro, E. Godeau, C. Vignes, «Violences», in La santé des élèves de 11 à 15 ans en France, 2006, Paris, INPES, 2008. Cette étude est réalisée tous les quatre ans dans 32 pays occidentaux, pour la plupart européens, sous l’égide de l’Organisation Mondiale de la Santé.

Un seuil de tolérance qui s’affaisse et un droit qui se durcit

Comment expliquer ce décalage entre la réalité et le traitement institutionnel ?

D’abord en rappelant qu’il n’est pas propre aux filles mais se constate aussi concernant les garçons et concernant les majeurs. Notre société supporte de moins en moins la violence (5), nos seuils de tolérance s’effondrent. Nous dénonçons aujourd’hui ce que jadis nous tolérions davantage et ce que nous considérions comme des problèmes privés et non des affaires publiques. Ceci concerne peut-être tout particulièrement les filles dont les actes délinquants et violents sont beaucoup moins nombreux mais aussi moins graves que ceux des garçons, et surtout qui ne sont pas «attendus» de la part des filles. La violence est sensée être une affaire de «mâles», de virilité. On la tolère sans doute d’autant moins chez les filles que ce n’est pas le rôle (social) qu’on attend d’elles.

Ensuite, il y a aussi à cela des raisons juridiques : le droit pénal ne cesse d’être modifié ces dernières années, et toujours dans le même sens : l’élargissement de la définition des infractions, l’ajout de circonstances aggravantes. Le sens juridique du mot «violence» (ou «coups et blessures») n’est plus le même aujourd’hui qu’il y a 20 ans. Et d’ailleurs, de manière tout à fait incompréhensible, l’ONDRP publie des chiffres qui remontent seulement à 1996 alors qu’ils sont disponibles depuis 1972. Si l’on regarde la totalité de la courbe historique et non seulement la dernière partie, on s’aperçoit qu’une rupture décisive a lieu en 1994, c’est-à-dire l’année de la première grande réforme du code pénal de l’époque actuelle.

Alors, au final, les filles sont-elles vraiment plus violentes aujourd’hui qu’hier ? C’est douteux. Dans tous les cas, si l’on s’en tient au comptage des PV de police et de gendarmerie, en ignorant tous les éléments d’analyse et d’interprétation que nous venons de résumer, on se condamne à ne faire que colporter les préjugés et les peurs ordinaires, et à offrir aux médias les joies de revenir arroser presque chaque année ce qu’on appelle un marronnier.


* Sociologue, directeur de recherches au CNRS, animateur du site www.laurent-mucchielli.org
(1) http://www.inhesj.fr/
(2) http://abonnes.lemonde.fr/societe/article/2010/10/05/la-delinquance-des-filles-explose_1420289_3224.html
(3) «L’augmentation des violences interpersonnelles est infirmée par les enquêtes de victimation»; www.laurent-mucchielli.org, billet du 28/08/ 09.
(4) Véronique Le Goaziou et Laurent Mucchielli , Champ social, 2009, http://www.champsocial.com/ouvrages/ouvrage.jsp?id=611. Voy. les «bonnes feuilles» dans JDJ n° 288, octobre 2009, p. 13-20.